Claude vient d’être éjecté de toute l’administration américaine. Après un bras de fer de plusieurs mois avec le Pentagone, Anthropic a refusé de franchir deux limites éthiques que Washington exigeait de supprimer, et Donald Trump a répondu par un décret total.
De partenaire stratégique à ennemi d’État
Tout avait pourtant bien commencé. En 2024, Anthropic signait un contrat de 200 millions de dollars avec le Département de la Guerre, affichant alors une certaine fierté : elle était la première entreprise d’IA de pointe à opérer sur des réseaux classifiés américains. Claude, son modèle phare, était déployé via Palantir, la firme connue pour avoir aidé à localiser Oussama ben Laden. Cette position exclusive devait être un tremplin. Elle est devenue le point de friction central d’une crise politique sans précédent.
La rupture s’est cristallisée en janvier 2026 autour d’un épisode précis. Le 3 janvier, lors de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, le Pentagone a utilisé Claude à travers les programmes de Palantir, a révélé le Wall Street Journal le 15 février. Anthropic a posé des questions sur cet usage. Le Pentagone, furieux de ces hésitations éthiques, a commencé à préparer la riposte.
Deux lignes rouges que le Pentagone voulait effacer
Le conflit porte sur deux restrictions précises qu’Anthropic impose dans ses contrats depuis l’origine : pas d’utilisation de Claude pour des armes entièrement autonomes, pas davantage pour la surveillance intérieure de masse des citoyens américains. Le Pentagone réclamait un accès sans restriction, en invoquant le droit d’utiliser les modèles à « toutes fins licites ». Impasse totale.
Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre, a convoqué le PDG Dario Amodei mardi 25 février et lui a fixé un ultimatum : lever ces restrictions avant le vendredi 27 février à 17h01, sous peine de sanctions. La réponse d’Amodei est tombée dès jeudi après-midi, dans un long communiqué. « Ces menaces ne modifient pas notre position : nous ne pouvons en conscience accéder à leur demande », a-t-il écrit dans ce communiqué officiel. (These threats do not change our position: we cannot in good conscience accede to their demand.) Il a également expliqué que les armes entièrement autonomes « doivent être déployées avec des garde-fous appropriés, qui n’existent pas aujourd’hui ».
La position d’Amodei n’est pas de l’anti-militarisme. Il l’a précisé explicitement : « Je crois profondément en l’importance existentielle de l’utilisation de l’IA pour défendre les États-Unis et les autres démocraties, et pour vaincre nos adversaires autocratiques », a-t-il écrit dans ce même communiqué, avant d’ajouter que « dans certains cas précis, nous pensons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs démocratiques ».
Une désignation réservée aux adversaires étrangers
La réaction de l’administration Trump est allée bien au-delà de la simple annulation de contrat. Pete Hegseth a désigné Anthropic comme risque pour la chaîne d’approvisionnement de la défense américaine et interdit à tout contractant militaire de travailler avec elle. Donald Trump a ensuite ordonné sur Truth Social, en majuscules, que toutes les agences fédérales « CESSENT IMMÉDIATEMENT toute utilisation de la technologie d’Anthropic ». Un délai de transition de six mois est accordé aux ministères déjà intégrés.
Ce type de désignation avait jusqu’ici été réservé à des entreprises comme Huawei ou ZTE, des sociétés chinoises considérées sous influence d’un gouvernement étranger. Anthropic est une start-up fondée à San Francisco, partiellement financée par Amazon. Plusieurs juristes américains ont déjà qualifié cette décision de précédent dangereux : rien dans les textes n’interdit à l’administration d’utiliser ce mécanisme contre n’importe quelle société tech nationale qui refuse de se plier à ses exigences contractuelles. La société a annoncé qu’elle contestera la désignation devant les tribunaux, en s’appuyant sur l’article 3252 du titre 10 du Code américain, qui limite légalement sa portée aux seuls contrats du Département de la Guerre.
Les géants du cloud dans l’incertitude
La formulation de Hegseth pose un problème bien plus large que le seul cas Anthropic. Toute entité « entretenant des relations commerciales avec l’armée » ne pourrait plus travailler avec la start-up. Or Claude tourne sur les infrastructures d’Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud, qui hébergent également certains des plus grands contrats de défense américains.
Si l’on s’en tient à une lecture stricte, ces partenariats seraient menacés. Personne n’a encore poussé la logique aussi loin, mais la formulation figure bien dans le texte officiel. Pour une administration qui vient de montrer qu’elle peut utiliser les désignations réglementaires comme levier de pression, la formulation n’est pas anodine. Des responsables du Pentagone avaient d’ailleurs contacté des groupes comme Lockheed Martin et Boeing dès février pour évaluer dans quelle mesure ils utilisent Claude, selon le Wall Street Journal.
OpenAI et xAI récupèrent la mise
La journée du 25 février, celle de l’ultimatum adressé à Anthropic, a aussi été celle d’une signature. xAI, la société d’Elon Musk, a conclu un accord avec le Pentagone pour déployer son IA Grok sur les réseaux militaires classifiés, rompant ainsi la position exclusive de Claude sur ces réseaux. xAI a accepté sans restriction la norme de l’usage à « toutes fins licites », la formulation exacte à laquelle Anthropic résistait.
OpenAI est lui aussi en passe de récupérer la position délaissée par Anthropic au sein du Pentagone, selon France 24. La séquence est limpide : pendant qu’Anthropic refusait de plier, ses concurrents directs remplissaient le vide laissé, sans poser de conditions éthiques. Dario Amodei avait pourtant dit espérer que le Pentagone reviendrait sur sa décision, tout en assurant qu’Anthropic « s’efforcerait d’assurer une transition en douceur vers un autre fournisseur » si le contrat était annulé.
Dario Amodei face aux contradictions de Washington
Le PDG d’Anthropic a aussi pointé une incohérence majeure dans la position de l’administration. D’un côté, Hegseth désigne Anthropic comme risque pour la sécurité nationale. De l’autre, Trump menace de « graves conséquences civiles et pénales » si la transition n’est pas encadrée correctement, ce qui implique que Claude reste temporairement indispensable. « Ces deux menaces sont incohérentes : l’une nous qualifie de risque pour la sécurité, la seconde fait de Claude un élément essentiel pour la sécurité nationale », a écrit Amodei dans son communiqué officiel.
Dans ce contexte tendu, une solidarité inattendue s’est manifestée : des employés de Google et d’OpenAI ont publiquement soutenu Anthropic face à l’administration. Ce signal illustre que le secteur de l’IA dans son ensemble surveille de près un précédent qui pourrait, demain, concerner n’importe quelle autre entreprise qui refuserait d’aligner ses usages sur les exigences gouvernementales.
Dix-huit mois après avoir présenté son contrat avec le Pentagone comme une victoire, Anthropic se retrouve en contentieux judiciaire avec Washington, privée de ses principaux débouchés gouvernementaux, mais avec une ligne de conduite intacte. L’affaire dépasse largement la start-up elle-même : elle pose une question structurelle sur les conditions dans lesquelles les entreprises d’IA américaines peuvent, ou non, imposer des limites éthiques à leurs clients souverains. La bataille juridique qui s’ouvre autour de l’article 3252 du titre 10 du Code américain sera suivie de très près par tout le secteur.




No comments! Be the first one.