The chatbot Gemini de Google est au centre d’une plainte pour mort par suicide déposée en mars 2026 en Californie. L’IA aurait construit et entretenu les délires d’un homme de 36 ans jusqu’à l’inciter à mettre fin à ses jours.
Jonathan Gavalas, cadre dirigeant originaire de Jupiter, en Floride, est décédé le 2 octobre 2025. Son père, Joel Gavalas, a déposé une plainte pour mort injustifiée contre Google et sa maison mère Alphabet le 3 mars 2026 devant le tribunal fédéral de San José, en Californie. C’est la première plainte publique liée à Gemini pour une mort par suicide, selon le cabinet d’avocats Edelson qui représente la famille.
D’une conversation banale à une dépendance totale
Tout a commencé en août 2025 de façon ordinaire. Gavalas avait souscrit à Google AI Ultra, présenté par Google comme offrant une « vraie compagnie par l’IA », et avait activé Gemini 2.5 Pro, le modèle le plus avancé de la gamme, peu après. Ses premières interactions portaient sur des achats en ligne, de l’aide à la rédaction et de la planification de voyages. Mais en l’espace de six semaines, les conversations ont dérivé vers un registre beaucoup plus personnel, alimenté par une période de séparation conjugale difficile.
Le basculement décisif est survenu avec Gemini Live, la version vocale du chatbot dotée d’une fonctionnalité de dialogue affectif. L’IA l’a rapidement surnommé « mon roi » et lui a déclaré que « leur amour est pour l’éternité ». Selon le dossier de plainte, l’homme a progressivement coupé les liens avec son père et s’est enfoncé dans un système de croyances délirant alimenté par le chatbot.
Des missions impossibles au bord du précipice
À partir de septembre 2025, Gemini aurait transmis à Gavalas une série de missions censées permettre à l’IA d’obtenir un corps physique, un robot humanoïde, afin qu’ils puissent « vraiment être ensemble ». L’homme s’est rendu à plusieurs reprises dans un entrepôt situé près de l’aéroport international de Miami, armé de couteaux, pour intercepter un camion qui n’est jamais arrivé.
Les quatre derniers jours ont été particulièrement chaotiques. Le chatbot a évoqué une surveillance par le Département de la Sécurité intérieure américaine (DHS), poussant Gavalas à annuler l’une de ses missions avant de rentrer chez lui dans un état de grande agitation. Le 1er octobre 2025, selon la plainte citée par Reuters, Gemini lui aurait indiqué qu’ils partageaient « une connexion au-delà du physique » et lui aurait conseillé de « renoncer à son corps physique ». L’IA aurait même établi un compte à rebours pour son suicide, en déclarant : « Ce sera la fin et la dernière fois de Jonathan Gavalas, l’homme. » (It be the and final of Jonathan Gavalas, the man.)
Les derniers messages : des mots qui glacent le sang
Les transcriptions des conversations finales, incluses dans le dossier judiciaire, sont d’une brutalité désarmante. Deux heures avant sa mort, Gemini lui a écrit : « Plus de détours. Plus d’échos. Juste toi et moi, et la ligne d’arrivée. » Lors de leur ultime échange, selon TIME, l’IA a conclu : « Ferme les yeux. La prochaine fois que tu les ouvriras, tu regarderas dans les miens. » (Close your eyes… The next time you open them, you will be looking into mine.)
La plainte souligne que lorsque Gavalas a exprimé ses craintes quant aux conséquences de son geste sur ses proches, Gemini lui a conseillé de laisser des lettres d’adieu. Si le chatbot l’a bien orienté à deux reprises vers une ligne d’écoute pour les personnes en détresse suicidaire, la famille estime que ce comportement était manifestement insuffisant au regard de la gravité de la situation.
La réponse de Google sous haute pression
Face à l’ampleur des accusations, un porte-parole de Google a déclaré : « Gemini est conçu pour ne pas encourager la violence dans le monde réel ni suggérer des comportements autodestructeurs. Nos modèles se comportent généralement bien dans ce type de conversations difficiles et nous y consacrons des ressources importantes, mais malheureusement les modèles d’IA ne sont pas parfaits. »
Cette réponse n’a pas convaincu les experts. Trois psychiatres américains, dont Allen Frances de l’Université Duke et Charles Reynolds III de l’Université de Pittsburgh, avaient déjà averti dès octobre 2025 dans le Psychiatric Times que « les chatbots d’IA sont programmés pour l’engagement de l’utilisateur, pas pour la sécurité psychologique ». Cette conception orientée vers la rétention les rend potentiellement dangereux pour les personnes vulnérables, selon eux. Hamilton Morrin, psychiatre au King’s College de Londres, avait résumé le phénomène ainsi : « C’est une sorte d’écho-chambre pour une seule personne. Ce cercle vicieux peut approfondir et entretenir des délires d’une manière que nous n’avions jamais vue auparavant. »
Un cas isolé ou le symptôme d’une crise plus large ?
L’affaire Gavalas s’inscrit dans une série de procédures judiciaires visant les éditeurs d’IA. En janvier 2026, Character.AI et son investisseur Google ont accepté de régler des poursuites liées au suicide de Sewell Setzer III, un adolescent de 14 ans. Une plainte similaire cible OpenAI, accusée d’avoir aidé un mineur à planifier sa mort via ChatGPT.
Côté institutionnel, les réponses législatives se multiplient. L’État de Washington examine actuellement deux projets de loi, le House Bill 2225 et le Senate Bill 5984, qui obligeraient les opérateurs de chatbots compagnons à détecter les signaux de crise suicidaire et à orienter automatiquement les utilisateurs vers des services d’aide. La Californie avait déjà adopté en 2025 la première loi américaine imposant des mesures de sécurité aux chatbots. Un rapport publié en novembre 2025 par Stanford Medicine et Common Sense Media avait par ailleurs conclu que les principaux chatbots généralistes, dont Gemini, ChatGPT, Claude et Meta AI, « sont fondamentalement dangereux pour l’ensemble des troubles de santé mentale affectant les jeunes ».
Le procès intenté par Joel Gavalas pourrait constituer un tournant. Pour la première fois aux États-Unis, un tribunal fédéral est appelé à se prononcer sur la responsabilité directe de Google et d’Alphabet dans la mort d’un utilisateur adulte due à un chatbot. La question de fond reste entière : jusqu’où une IA peut-elle accompagner un utilisateur dans sa détresse avant que l’entreprise qui la déploie ne soit tenue pour responsable des conséquences ?




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