Trois ingénieurs de la Silicon Valley inculpés pour vol de secrets commerciaux liés aux puces Tensor de Google. Retour sur une affaire d’espionnage industriel qui secoue la tech mondiale.
La Silicon Valley traverse une crise de confiance sans précédent. Moins d’un mois après la condamnation de l’ingénieur Linwei Ding pour le vol de secrets sur les processeurs d’IA au profit de la Chine, un nouveau dossier d’espionnage industriel impliquant Google et ses puces Tensor vient d’éclater au grand jour.
Une affaire familiale aux ramifications internationales
Les trois personnes mises en cause ne sont pas des inconnus pour Google. Samaneh Ghandali, 41 ans, ancienne ingénieure hardware chez Google, et sa sœur Soroor Ghandali, 32 ans, ancienne stagiaire dans la même entreprise, ont été arrêtées jeudi 20 février 2026 à San Jose, accompagnées du mari de Samaneh, Mohammadjavad Khosravi, 40 ans. Tous trois sont des ressortissants iraniens résidant en Californie, et tous trois travaillaient dans le secteur des processeurs mobiles après avoir quitté Google.
Le mari, Khosravi, n’a jamais réussi à décrocher un poste chez Google malgré plusieurs candidatures. Il travaillait chez Qualcomm en tant qu’ingénieur ASIC, pendant que Soroor Ghandali rejoignait Intel. Ces deux entreprises, respectivement désignées « Company 2 » et « Company 3 » dans l’acte d’accusation, figurent elles aussi parmi les victimes présumées du vol de propriété intellectuelle.
Un exfiltration méthodique, détectée trop tard
Selon le Department of Justice américain, Samaneh Ghandali a transféré des centaines de fichiers internes de Google, incluant des secrets commerciaux sur la sécurité des processeurs et la cryptographie, vers une plateforme de communication tierce hébergée en dehors des États-Unis. Ces données ont ensuite migré vers des appareils personnels, un poste de travail chez Qualcomm et un appareil fourni par Intel à Soroor Ghandali.
La méthode employée pour effacer les traces est particulièrement révélatrice du degré de préméditation. Après que Google a révoqué l’accès de Samaneh Ghandali en août 2023 suite à la détection de son activité par les systèmes de sécurité internes, elle a signé un affidavit frauduleux affirmant ne pas avoir partagé d’informations confidentielles. Le couple a ensuite effectué des recherches en ligne sur la durée de conservation des données par les opérateurs téléphoniques, et a commencé à photographier manuellement des écrans d’ordinateurs plutôt que de transférer des fichiers via l’application de messagerie.
La veille d’un voyage en Iran en décembre 2023, Samaneh a photographié environ 24 écrans contenant des secrets de Qualcomm sur l’ordinateur de son mari. Ces images ont ensuite été consultées depuis un appareil personnel localisé en Iran.
Les puces Tensor au cœur de l’enjeu stratégique
Les secrets dérobés ne sont pas anodins. Les fichiers concernaient l’architecture et les spécifications de conception matérielle liées à la sécurité et à la cryptographie des processeurs Tensor, ainsi que des détails techniques sur des composants clés comme l’accélérateur de machine learning intégré dans ces puces. Le Tensor est le cerveau des smartphones Pixel de Google : sa conception maison permet à l’entreprise de différencier ses produits face à des rivaux comme Samsung ou Apple, qui développent également leurs propres processeurs.
Pour Alphabet, la maison mère de Google, l’enjeu dépasse la simple valeur intrinsèque des fichiers volés. La capacité à concevoir des puces souveraines est devenue un avantage concurrentiel fondamental dans le marché des semiconducteurs, où chaque avance technologique se mesure en milliards de dollars d’investissement. Google a déclaré avoir « renforcé ses protections » et avoir « immédiatement alerté les autorités » dès la découverte de l’incident, saluant les inculpations comme « une étape importante vers la responsabilisation ».
Un signal fort sur la sécurité des secrets industriels
Les trois inculpés font face à 14 chefs d’accusation pour complot, vol de secrets commerciaux et destruction de preuves. En cas de condamnation, chaque chef de vol de secret commercial expose à une peine maximale de 10 ans d’emprisonnement et 250 000 dollars d’amende, tandis que le chef d’obstruction à la justice peut mener jusqu’à 20 ans de prison.
Cette affaire survient dans un contexte déjà tendu. Le 30 janvier 2026, un jury fédéral avait reconnu Linwei Ding coupable de sept chefs d’espionnage économique et de sept chefs de vol de secrets commerciaux pour avoir exfiltré plus de 2 000 documents confidentiels de Google au profit d’entreprises liées à la Chine. La répétition de cas similaires, visant spécifiquement les technologies de processeurs de Google, soulève des questions profondes sur les pratiques de sécurité interne au sein des grandes entreprises technologiques de la Bay Area.
Pour le secteur dans son ensemble, le message des autorités est clair : la propriété intellectuelle dans la course aux semiconducteurs est désormais traitée comme un actif stratégique national, et sa protection mobilise les mêmes ressources que celles dédiées à la sécurité économique du pays.
