Whoop a déposé une plainte de 111 pages contre Bevel, l’application qui permet aux utilisateurs d’Apple Watch et de montres Garmin d’accéder à des métriques de santé similaires à celles du bracelet Whoop. Déposé le 17 mars 2026 devant le tribunal de district du Delaware, ce procès pourrait redéfinir les limites de la propriété intellectuelle dans le secteur des applications de santé connectée.
Une accumulation de griefs juridiques
Whoop, valorisé à 10 milliards de dollars, reproche à Bevel de violer son trade dress, ses droits d’auteur et quatre de ses brevets. Le trade dress désigne ici l’aspect visuel et l’expérience utilisateur d’une application : Whoop affirme que l’interface de Bevel ressemble assez à la sienne pour qu’un consommateur puisse confondre les deux produits. La plainte cite des éléments précis, comme l’utilisation d’anneaux circulaires colorés pour afficher les scores d’effort et de récupération en haut de l’écran principal, et l’emploi des termes « Strain » et « Recovery » pour qualifier ces métriques.
La dimension des brevets renforce la portée du dossier. Whoop invoque quatre brevets couvrant le traitement des données biométriques et le calcul de scores de récupération, ce qui étend l’attaque bien au-delà d’une simple querelle sur le design. Pour Bevel, une startup qui regroupe 500 000 utilisateurs, l’enjeu est existentiel face à un adversaire aux ressources sans commune mesure.
Un historique de négociations qui tourne au conflit
La relation entre les deux entreprises ne commence pas dans les prétoires. Selon Grey Nguyen, PDG et co-fondateur de Bevel, Whoop avait d’abord tenté d’établir une collaboration en 2024, avant d’envoyer une lettre de mise en demeure plusieurs mois plus tard. Whoop exigeait alors que Bevel désactive son mode sombre et abandonne les termes « Strain » et « Recovery » dans son interface.
Bevel a refusé ces demandes et mandaté ses avocats pour répondre. Les échanges juridiques se sont ensuite poursuivis sur plusieurs mois, jusqu’en mai 2025, date à laquelle Whoop a cessé toute communication. Puis, sans préavis, la plainte formelle a été déposée en mars 2026, selon ce qu’a expliqué Grey Nguyen dans une vidéo de réponse publiée sur YouTube et sur X.
La défense de Bevel : des designs antérieurs et un refus de céder
Grey Nguyen conteste fermement les accusations. « Au lieu de prioriser le développement produit et l’innovation, Whoop a choisi d’allouer ses fonds fraîchement levés à des batailles juridiques », a déclaré Grey Nguyen, PDG de Bevel, dans une vidéo de réponse publiée sur X. (« Instead of prioritizing product development and innovation, Whoop has opted to allocate its newly acquired funds towards legal battles. »)
L’argument central de Bevel repose sur la chronologie. L’entreprise affirme disposer de captures d’écran datées de décembre 2023 montrant que ses designs existaient avant les éléments dont Whoop revendique la paternité, ce qui affaiblirait directement la thèse du plagiat. Ce point de chronologie est central : si Bevel parvient à établir que ses choix de design sont antérieurs ou indépendants de ceux de Whoop, l’argumentation en matière de trade dress perd une grande partie de sa solidité.
Une stratégie juridique qui dépasse le seul cas Bevel
Ce procès ne s’inscrit pas dans un vide. En 2025, Whoop avait déjà poursuivi le fabricant chinois Lexqi pour contrefaçon de produit physique et obtenu une injonction provisoire bloquant ses ventes. Le dossier Bevel marque une évolution notable : Whoop étend désormais ses revendications au domaine du logiciel, où les protections par le trade dress sont juridiquement moins établies que pour le matériel.
Plusieurs observateurs pointent par ailleurs le calendrier de la plainte. Whoop venait de lever 500 millions de dollars lors d’un cycle de financement récent, et certains analystes estiment que la consolidation de sa propriété intellectuelle pourrait préparer le terrain pour une introduction en bourse. Protéger l’image de marque et l’unicité perçue de son interface avant une telle opération constitue un motif stratégique cohérent.
Ce que Bevel propose et pourquoi cela dérange
Bevel occupe une niche que Whoop ne couvre pas directement : l’application fonctionne sans matériel propriétaire, en s’appuyant sur les données collectées par une Apple Watch, une montre Garmin ou un anneau Oura. Elle propose gratuitement un suivi basé sur les scores d’effort, de récupération et de sommeil, ainsi qu’un abonnement payant moins cher que Whoop pour accéder à une analyse par intelligence artificielle générative.
C’est précisément cette proposition de valeur qui dérange. Bevel offre une expérience proche de Whoop à des millions de personnes qui possèdent déjà une Apple Watch ou une montre Garmin, sans acheter de matériel supplémentaire. Que Whoop qualifie cela de plagiat ou d’une stratégie pour capter sa propre clientèle, la frontière entre l’inspiration légale et la copie illicite sera tranchée par les juges du Delaware.
L’issue de cette affaire dépassera les seules parties en présence. Si les tribunaux accordent à Whoop la protection de son interface logicielle, cela créera un précédent qui pourrait contraindre de nombreuses applications de santé à revoir leur design. Dans l’attente, Bevel annonce une mise à jour majeure de son application, signalant sa volonté de continuer à exister malgré la pression juridique.




No Comment! Be the first one.