Cloudflare supprime 1 100 postes au nom de l'IA, malgré un record de revenus

Cloudflare a annoncé le 8 mai 2026 ses premiers licenciements massifs de son histoire, en supprimant 1 100 postes. La société affiche pourtant un record de revenus trimestriels et justifie cette décision par les gains de productivité liés à l’IA.

Un trimestre record qui n’a pas protégé 20 % des effectifs

Le paradoxe est immédiat. Au premier trimestre 2026, Cloudflare a enregistré 639,8 millions de dollars de revenus, soit une progression de 34 % sur un an, selon son rapport financier déposé auprès de la SEC. C’est le meilleur trimestre de l’histoire seize ans de l’entreprise. Pourtant, c’est précisément le jour de cette publication que la société a choisi pour annoncer la suppression de 20 % de ses effectifs mondiaux.

La rentabilité reste, elle, hors d’atteinte. La perte nette du trimestre s’établit à 62 millions de dollars, contre 53,2 millions de dollars à la même période un an plus tôt. La croissance des revenus n’a donc pas suffi à réduire le déficit, même si ce dernier représente une part légèrement moindre du chiffre d’affaires. Pour rassurer les investisseurs, Cloudflare met en avant ses obligations contractuelles restantes, ce que l’industrie appelle le RPO (« remaining performance obligations ») : elles dépassent 2,5 milliards de dollars, avec une croissance annuelle de 34 %, ce qui traduit un carnet de commandes solide, non encore livré.

Novembre 2025, le basculement interne qui a tout changé

La suppression de ces postes n’est pas présentée par la direction comme une mesure d’économie. Matthew Prince, co-fondateur et PDG, a situé la décision dans une transformation bien plus profonde, lors de la conférence d’analystes du 8 mai 2026. Selon lui, le point de bascule se situe à novembre 2025, date à laquelle Cloudflare a commencé à observer en interne des gains de productivité qu’il qualifie de massifs. « C’était comme passer d’un tournevis manuel à un tournevis électrique », a-t-il déclaré lors de cet appel, en décrivant des collaborateurs devenus deux, dix, voire cent fois plus efficaces qu’auparavant. (It was like going from a manual to an electric screwdriver.)

Depuis lors, l’usage interne de l’IA chez Cloudflare a progressé de plus de 600 % en trois mois. La quasi-totalité de l’équipe de recherche et développement utilise désormais la plateforme Workers de l’entreprise, y compris sa fonctionnalité de « vibe coding », qui permet aux développeurs de produire du code avec l’assistance de l’IA. Matthew Prince a précisé que 100 % du code ainsi produit et déployé en production est aujourd’hui passé en revue par des agents IA autonomes. L’adoption ne se limite pas aux ingénieurs : des équipes aussi variées que les ressources humaines, la finance et le marketing exécutent chaque jour des milliers de sessions d’agents IA pour conduire leur travail au quotidien.

1 100 licenciements Cloudflare : qui est touché et pourquoi

Le 7 mai 2026, Matthew Prince et Michelle Zatlyn, co-fondatrice et directrice des opérations (COO), ont envoyé un message à l’ensemble des équipes mondiales de Cloudflare, publié le même jour sur le blog officiel de l’entreprise. « Nous réimagions chaque processus interne, chaque équipe et chaque rôle au sein de l’entreprise », ont-ils écrit dans ce billet. « Les mesures prises aujourd’hui ne sont pas un exercice de réduction des coûts ni une évaluation des performances individuelles : elles définissent la façon dont une entreprise de premier plan, en forte croissance, opère et crée de la valeur à l’ère de l’IA agentique. » (Today’s actions are not a cost-cutting exercise or an assessment of individuals’ performance; they are about Cloudflare defining how a world-class, high-growth company operates and creates value in the agentic AI era.)

Les suppressions touchent toutes les équipes et toutes les zones géographiques, avec une exception notable : les commerciaux dont la rémunération est directement liée à des objectifs de revenus sont préservés, a précisé Thomas Seifert, directeur financier (CFO), lors de la conférence d’analystes. La logique avancée par Matthew Prince est directe : des collaborateurs augmentés par l’IA ont besoin de moins de personnel de support autour d’eux. « Beaucoup des postes de support qui existaient derrière eux ne seront pas ceux qui feront avancer les entreprises à l’avenir », a-t-il déclaré lors de cet appel. Cloudflare comptait environ 5 500 employés à la fin du premier trimestre 2026, avant la mise en œuvre des départs.

Des indemnités conçues pour « dépasser » les standards du secteur

Sur le volet humain, Cloudflare a opté pour une approche qui tranche avec la pratique habituelle des grandes entreprises tech. Matthew Prince et Michelle Zatlyn ont précisé dans leur billet publié sur le blog officiel de l’entreprise que les salariés quittant la société percevront une indemnité équivalente à leur salaire de base complet jusqu’à la fin 2026. Pour les employés basés aux États-Unis, la couverture santé est maintenue jusqu’à la fin de l’année. Les droits d’acquisition d’actions sont prolongés jusqu’au 15 août 2026, et la période de cliff d’un an est levée pour ceux qui n’avaient pas encore atteint cette échéance, avec un calcul proratisé jusqu’en août. « Agir avec empathie ne consiste pas à éviter les décisions difficiles, mais à traiter les personnes avec respect lorsque ces décisions sont prises », ont-ils écrit dans ce billet, en affirmant vouloir proposer des indemnités « qui mènent l’industrie ».

Matthew Prince a également indiqué que l’entreprise souhaitait procéder en une seule fois plutôt qu’en vagues successives, afin d’éviter l’incertitude prolongée que génèrent les réorganisations étalées sur plusieurs trimestres.

Un discours qui se répand dans toute la tech

Cloudflare n’est pas seul à tenir ce double registre. La société rejoint une liste qui s’allonge depuis le début de l’année 2026 : Meta, Microsoft et Amazon ont elles aussi présenté des vagues de réductions d’effectifs en pleine période de croissance des revenus, en invoquant dans chaque cas les gains de productivité générés par l’IA. Le schéma est désormais suffisamment répandu pour constituer une tendance de fond dans le secteur.

Ce qui distingue le cas Cloudflare, c’est la précision de l’argumentation et la rapidité de la transformation revendiquée. En moins de six mois après un point de bascule interne identifié avec précision, la direction a décidé de restructurer 20 % de ses effectifs. Matthew Prince, interrogé par un analyste sur la nécessité d’une coupe aussi profonde après un trimestre aussi solide, a résumé sa position en une formule brève : « Ce n’est pas parce qu’on est en forme qu’on ne peut pas l’être encore davantage. » (Just because you’re fit doesn’t mean you can’t get fitter.) Il a par ailleurs prévu que Cloudflare compterait en 2027 davantage d’employés qu’à n’importe quel moment de 2026, en faisant le pari que les personnes qui adoptent pleinement les outils d’IA sont « tellement plus productives » qu’elles justifieront à elles seules de nouvelles embauches.

La vraie question que pose cette décision reste ouverte : ces suppressions de postes traduisent-elles une transformation structurelle authentique, ou servent-elles de justification commode à une discipline budgétaire que la simple croissance des revenus ne suffit plus à légitimer aux yeux des marchés ? Les prochains trimestres apporteront une première réponse. Les investisseurs et les salariés du secteur tech auraient tout intérêt à suivre de près comment cette recomposition des effectifs se traduit dans les résultats opérationnels de Cloudflare au second semestre 2026.