La scène devait symboliser l’unité de l’écosystème mondial de l’intelligence artificielle. Elle est devenue l’image la plus commentée de la semaine tech. Le 19 février 2026, lors de l’India AI Impact Summit à New Delhi, le Premier ministre Narendra Modi a demandé aux dirigeants présents sur scène de se tenir la main et de lever les bras en signe de solidarité. Treize personnalités, dont Sundar Pichai et Jensen Huang, ont suivi le mouvement. Sam Altman et Dario Amodei, eux, ont préféré lever le poing chacun de leur côté, en ignorant ostensiblement l’autre.
New Delhi, capitale mondiale de l’IA pour une semaine
L’India AI Impact Summit 2026 n’est pas un événement anecdotique. Cette quatrième édition a réuni plus de 110 pays et une vingtaine de chefs d’État, avec une ambition claire : positionner l’Inde comme un acteur central dans la prochaine phase du déploiement de l’IA à l’échelle mondiale. Le pays, longtemps considéré comme un simple réservoir de talents pour la tech occidentale, entend désormais peser dans les décisions stratégiques et attirer les investissements en data centers sur son sol.
Les géants de la tech ont répondu présent, et pas seulement pour la photo. OpenAI a profité du sommet pour annoncer l’ouverture de deux nouveaux bureaux en Inde, ainsi qu’un partenariat avec le géant de l’IT TCS pour déployer 100 MW de capacité en data center, avec un objectif à terme d’un gigawatt. De son côté, Anthropic a ouvert un bureau à Bengaluru, nommé Irina Ghose comme directrice générale pour l’Inde, et formalisé un accord avec Infosys pour intégrer ses modèles Claude dans la plateforme Topaz, ciblant d’abord les télécoms et les services financiers. L’Inde est d’ailleurs déjà le deuxième marché mondial de Claude, avec une utilisation concentrée sur les tâches techniques comme le développement logiciel.
Une rivalité qui dépasse la concurrence ordinaire
Pour comprendre pourquoi Altman et Amodei n’ont pas pu simuler quelques secondes d’unité devant les caméras du monde entier, il faut remonter à 2021. Dario Amodei était alors vice-président de la recherche chez OpenAI, avant de claquer la porte avec sa sœur Daniela et plusieurs chercheurs pour cofonder Anthropic. La raison invoquée : des désaccords profonds sur la direction stratégique de l’entreprise, et en particulier sur la priorité accordée à la sécurité dans le développement des modèles. Depuis, les deux sociétés s’affrontent directement avec ChatGPT d’un côté et Claude de l’autre, sur les mêmes segments de marché, les mêmes clients enterprise et les mêmes partenaires cloud.
La nature de cette compétition va cependant au-delà d’une simple guerre de parts de marché. OpenAI, soutenu par Microsoft, incarne un modèle de développement rapide, orienté vers la croissance commerciale et l’intégration produit massive. Anthropic, valorisé 380 milliards de dollars après une levée de fonds en Serie G de 30 milliards de dollars, se positionne comme le laboratoire responsable, qui place la sécurité de l’IA au centre de sa feuille de route. Ces deux visions ne sont pas simplement différentes : elles sont concurrentes sur le plan idéologique, et les deux CEO en sont les incarnations publiques.
Le Super Bowl comme déclaration de guerre
Si le sommet de New Delhi a mis en scène la tension, c’est une campagne publicitaire diffusée pendant le Super Bowl 2026 qui l’a portée à son paroxysme public. Anthropic a diffusé quatre spots télévisés ciblant directement OpenAI, s’appuyant sur les projets confirmés d’intégration de publicités dans ChatGPT. Le message de fin était identique dans chaque spot : « Ads are coming to AI. But not to Claude. » Un positionnement que la société a présenté comme un engagement sans équivoque, soutenu par un argument de fond sur la préservation de la confiance des utilisateurs.
La réaction de Sam Altman n’a pas tardé. Sur X, le patron d’OpenAI a qualifié la démarche d’Anthropic de « clairement malhonnête » et a ajouté que la société « sert un produit cher à des gens riches ». Il a ensuite précisé qu’OpenAI ne diffuserait jamais de publicités de la manière décrite par Anthropic, estimant que ses utilisateurs « rejetteraient immédiatement » un tel format. Greg Brockman, président d’OpenAI, a également pris la parole publiquement pour interpeller Dario Amodei directement sur ses spots. La friction, jusqu’alors essentiellement commerciale, est devenue personnelle et visible pour le grand public.
Quand le geste dit ce que les mots cachent
Le refus de se tenir la main à New Delhi n’est donc pas un incident isolé ou une maladresse de circonstance. C’est la traduction physique d’une fracture qui structure désormais l’ensemble du secteur de l’IA. Modi avait saisi la main de Pichai et d’Altman, placés de part et d’autre de lui, avant d’inviter toute la rangée à suivre le mouvement. Quand le geste est arrivé au niveau d’Altman et d’Amodei, les deux dirigeants ont préféré lever le poing séparément plutôt que de mimer une unité que ni l’un ni l’autre ne ressent. La vidéo a immédiatement circulé sur X, commentée autant pour son côté absurde que pour ce qu’elle révèle.
Ce moment concentre en quelques secondes les tensions qui agitent l’industrie : la question des publicités dans les outils d’IA, le débat entre croissance commerciale et priorité à la sécurité, et la rivalité personnelle entre deux dirigeants dont les trajectoires professionnelles sont intimement liées. L’India AI Impact Summit visait précisément à envoyer un signal d’unité face aux défis globaux posés par l’IA. Il a surtout mis en lumière que les deux laboratoires les plus influents au monde au niveau de l’IA générative ne sont plus simplement en compétition : ils incarnent deux modèles de développement incompatibles, deux cultures d’entreprise opposées, et deux visions du futur de l’intelligence artificielle qui ne se rejoindront pas de sitôt.
Sam Altman, lors de son discours au sommet, a affirmé que la superintelligence pourrait être atteinte d’ici deux ans. Dario Amodei, lui, n’a pas répondu publiquement à cette déclaration. Mais son refus de lever le poing aux côtés d’Altman en dit probablement plus long que n’importe quel communiqué de presse.



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