Face à une invasion de musique générée par IA sur les plateformes de streaming, Spotify a annoncé le 30 avril 2026 le déploiement d’un badge « Verified by Spotify » réservé exclusivement aux artistes humains. Une réponse directe à une crise qui menace l’économie de toute une industrie.
Une crise chiffrée et documentée
Pour comprendre l’ampleur du problème que Spotify tente aujourd’hui de résoudre, les données de Deezer sont édifiantes. En avril 2026, la plateforme française a révélé recevoir près de 75 000 morceaux générés par IA chaque jour, ce qui représente 44% de tous les nouveaux titres mis en ligne, selon le newsroom officiel de Deezer. Ce volume est en croissance rapide : la plateforme enregistrait 10 000 titres IA par jour en janvier 2025, puis 30 000 en septembre, 50 000 en novembre, et 60 000 en janvier 2026. En un peu plus d’un an, la multiplication par sept de ces uploads illustre une accélération difficile à endiguer.
L’affaire The Velvet Sundown a rendu ce phénomène concret pour le grand public. En juin 2025, ce groupe de rock au profil entièrement fictif a émergé sur Spotify et, porté par l’algorithme de recommandation de la plateforme, a cumulé plus de 900 000 auditeurs mensuels avant que des internautes ne découvrent la supercherie, selon Rolling Stone. L’outil d’IA générative Suno a été identifié comme la source des compositions, et les quatre « membres » du groupe, Gabe Farrow, Lennie West, Milo Rains et Orion « Rio » Del Mar, n’existaient tout simplement pas. Depuis lors, le profil Spotify du groupe mentionne explicitement qu’il s’agit d’un projet de musique synthétique.
Le badge « Verified by Spotify » : comment ça fonctionne
La réponse de Spotify prend la forme d’un badge vert libellé « Verified by Spotify », affiché directement sur le profil des artistes ayant satisfait les critères d’authenticité définis par la plateforme, selon le blog officiel de Spotify cité par TechCrunch. Pour obtenir cette certification, un artiste doit justifier d’une présence identifiable à la fois sur la plateforme et en dehors : dates de concerts, ventes de produits dérivés, comptes de réseaux sociaux liés au profil constituent autant de signaux pris en compte. La plateforme exige également une activité d’écoute stable dans le temps, et non de simples pics ponctuels d’engagement, afin d’éliminer les stratégies de gonflement artificiel des streams.
Au lancement, Spotify a indiqué que plus de 99% des artistes que les utilisateurs recherchent activement seront vérifiés, en grande majorité des artistes indépendants, selon le blog officiel de la plateforme relayé par la BBC. Les profils représentant des artistes ou des projets musicaux entièrement générés par IA ne sont pas éligibles à cette vérification.
Les limites reconnues du système
Le badge certifie l’artiste, pas la musique. C’est la limite principale que les observateurs ont rapidement identifiée. Un artiste humain qui utilise des outils IA dans son processus de création reste tout à fait éligible à la vérification, ce qui signifie qu’un morceau entièrement composé par IA peut tout de même afficher ce badge si son auteur est une personne physique répondant aux critères.
Ed Newton-Rex, défenseur des droits des créateurs et ancien dirigeant dans le secteur de l’IA, a soulevé une autre limite dans des propos relayés par la BBC. Selon lui, des critères comme le merchandising ou les dates de tournée risquent de « pénaliser des artistes humains authentiques » qui n’ont pas forcément ce type de projet. (penalise genuine human artists who lack some of the criteria used for verification). Il propose que Spotify aille plus loin en étiquetant directement la musique générée par IA, comme certaines autres plateformes ont commencé à le faire. Deezer, par exemple, détecte et signale déjà ces titres, et les exclut des recommandations algorithmiques depuis son lancement d’un outil de détection en 2025.
Un enjeu économique pour les artistes humains
La question des royalties est au coeur du débat. Les titres générés par IA sont peu coûteux à produire en masse, ce qui permet à leurs créateurs d’inonder les pools de royalties et de diluer les revenus des musiciens humains. Deezer précise que la consommation réelle de ces titres reste faible, entre 1 et 3% du total des streams, et que 85% de ces streams sont détectés comme frauduleux et démonétisés. Mais le volume brut des uploads représente une charge opérationnelle et légale considérable pour les plateformes.
En 2023, Sony Music avait déjà demandé le retrait de plus de 135 000 morceaux IA imitant ses artistes sur les plateformes de streaming, soulignant que le problème n’est pas nouveau mais s’est fortement accéléré avec la démocratisation des outils de génération musicale. En 2025, Deezer a détecté et étiqueté plus de 13,4 millions de titres IA sur sa plateforme.
Le badge « Verified by Spotify » est une première étape, mais l’industrie s’accorde à dire qu’elle ne suffira pas seule. La question de l’étiquetage obligatoire de la musique générée par IA sur toutes les plateformes, à l’image de ce que Deezer expérimente déjà, sera probablement au centre des discussions réglementaires à venir. Pour les artistes indépendants, surveiller l’évolution des critères de vérification et soigner leur présence en ligne reste la meilleure protection immédiate.




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