Les lunettes connectées Meta sont au cœur d’un scandale de vie privée. Une enquête suédoise révèle que des travailleurs au Kenya ont visionné des images intimes d’utilisateurs pour entraîner l’IA de Meta.
Une enquête suédoise met le feu aux poudres
Publiée le 27 février 2026, l’investigation menée conjointement par les journaux Svenska Dagbladet et Göteborgs-Posten a mis au jour une pratique que Meta n’avait jamais communiqué clairement à ses utilisateurs. Des travailleurs basés à Nairobi, au Kenya, affirment avoir été chargés de visionner des enregistrements vidéo provenant directement des Ray-Ban Meta, les lunettes intelligentes développées en partenariat avec EssilorLuxottica. Ces images incluraient des scènes filmées dans des espaces strictement privés, parmi lesquelles des visites aux toilettes, des rapports sexuels et d’autres moments intimes.
L’enquête repose sur des témoignages de plusieurs employés. Un travailleur a confié aux journalistes suédois : « Il y a peut-être eu quelqu’un qui se promenait avec les lunettes, et le partenaire de cette personne était dans la salle de bain, ou venait d’en sortir nu. » (« Someone may have been walking around with the glasses, or happened to be wearing them, and then the person’s partner was in the bathroom, or they had just come out naked. ») Des numéros de cartes bancaires appartenant aux porteurs auraient également été aperçus dans les images sous examen.
Sama, le sous-traitant kényan au coeur du problème
Les travailleurs impliqués sont employés par Sama, une entreprise nairobi basée spécialisée dans l’annotation de données pour l’IA. Cette pratique, connue sous le nom de data labeling, consiste à faire examiner manuellement des images, du texte ou de l’audio par des humains afin que les systèmes d’intelligence artificielle puissent interpréter ce qu’ils traitent. Sama n’est pas un nom inconnu dans les controverses liées à la modération de contenu pour Meta : la société fait déjà l’objet d’un recours collectif de modérateurs de contenu qui l’accusent d’exploitation et de conditions de travail inadaptées face à des images traumatisantes.
Les conditions décrites par les témoins ajoutent une dimension éthique préoccupante. Un employé a déclaré à Mashable : « Tu te rends compte que ce que tu regardes, c’est la vie privée de quelqu’un, mais tu es simplement censé faire ton travail. Remettre en question le processus n’est pas une option, et si tu le fais, tu es dehors. » (« You realize that what you’re looking at is someone’s private life, yet you are simply expected to perform your duties. Questioning the process is not an option, and if you do, you’re out. »)
Meta entre aveu partiel et communication de crise
Face aux révélations, Meta a répondu sans nier l’ensemble des faits. Tracy Clayton, porte-parole de l’entreprise, a déclaré dans une réponse accordée à The Verge que les médias capturés par les lunettes « restent sur l’appareil de l’utilisateur » sauf si celui-ci choisit de les partager avec Meta. Clayton a ajouté : « Lorsque des personnes partagent du contenu avec Meta AI, nous faisons parfois appel à des sous-traitants pour évaluer ces données afin d’améliorer l’expérience utilisateur, comme beaucoup d’autres entreprises. Nous mettons en place des mesures pour filtrer ces données afin de protéger la vie privée des utilisateurs et d’éviter l’examen d’informations permettant l’identification. » (« When individuals share content with Meta AI, we occasionally enlist contractors to assess this data to enhance user experience, similar to many other companies. We implement measures to filter this data to safeguard user privacy and to prevent the review of identifying information. »)
Plusieurs travailleurs interrogés par les journalistes suédois contredisent pourtant cette dernière affirmation : le floutage automatique des visages « ne fonctionne pas toujours comme prévu », laissant certains visages identifiables dans les images examinées. Meta elle-même, dans ses conditions d’utilisation, conseille aux utilisateurs de ne pas partager de données sensibles via ses lunettes, ce qui traduit implicitement une conscience interne du risque.
Des ventes record sur fond d’alertes répétées
Le timing de ce scandale est particulièrement sensible pour Meta. En 2025, EssilorLuxottica aurait vendu plus de 7 millions de paires de lunettes à IA, soit plus du triple des ventes cumulées sur 2023 et 2024 réunies, selon les données rapportées par The Verge. Les Ray-Ban Meta sont devenues l’un des produits grand public les plus emblématiques de la stratégie wearable de Meta, et cette popularité rend l’ampleur potentielle du problème d’autant plus vaste.
Des signaux d’alerte existaient pourtant bien avant cette enquête. L’an dernier, Meta a modifié sa politique de confidentialité pour que la fonctionnalité caméra de Meta AI reste active en permanence sur les lunettes, sauf si l’utilisateur désactive manuellement « Hey Meta ». Dans le même temps, la société a supprimé la possibilité pour les utilisateurs de refuser que leurs enregistrements vocaux soient stockés dans le cloud, deux décisions prises sans grande publicité qui avaient déjà alerté les défenseurs des libertés numériques.
Une action en justice et une enquête réglementaire
L’enquête suédoise a déclenché des réactions concrètes au-delà du monde médiatique. Au moins un recours collectif a été déposé aux États-Unis, accusant Meta de publicité mensongère et de violations des lois sur la vie privée des utilisateurs. La plainte soutient que Meta, en affirmant que ses lunettes étaient conçues pour protéger la vie privée, s’est engagée à divulguer tout fait susceptible d’influencer la décision d’achat d’un consommateur raisonnable, ce qu’elle n’aurait pas fait.
Au Royaume-Uni, l’Information Commissioner’s Office (ICO) a contacté Meta pour obtenir des éclaircissements sur les allégations de l’enquête. L’Electronic Privacy Information Center a, de son côté, qualifié les projets de Meta d’intégrer une reconnaissance faciale dans ses lunettes de « menace sérieuse pour la vie privée, la sécurité et les libertés civiles », en référence à un document interne de mai 2025 décrivant une fonctionnalité baptisée « Name Tag ».
Cette affaire dépasse le cadre des seules lunettes Meta pour poser une question structurelle à toute l’industrie de l’IA : l’annotation de données par des travailleurs humains, massivement externalisée vers des pays à faibles coûts, reste invisible pour le consommateur final. Avec 7 millions de paires vendues et une intégration croissante de l’IA dans des objets portés au quotidien, cette opacité devient un enjeu de transparence que les régulateurs européens, britanniques et américains ne pourront bientôt plus ignorer. Pour les utilisateurs de lunettes connectées, la question à se poser est simple : savez-vous réellement où vont vos images ?




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